Entre le I° s. av. JC et le IV° s. ap. JC, de multiples enseignes militaires (« signa militaria » en latin ) ont été en usage dans l'armée romaine, et notamment l'enseigne manipulaire, le vexillum, l'aigle légionnaire, le « draco » (dragon) ou encore le labarum.Tous ces signes ont eu une signification symbolique, militaire, mais aussi religieuse et politique qui mérite quelques explications.
Rome n'a pas inventé l'enseigne militaire. Parmi les civilisations
antiques qui précèdent Rome, toutes en ont intégré dans leurs armées.
L'historien grec Diodore de Sicile évoque au I° siècle avant notre ère
les enseignes militaires d'Egypte : « Les habitants de
l'Egypte étant, au début, souvent vaincus par leurs voisins à cause du
désordre de leur armée, ils eurent l'idée de se donner, dans les
batailles, un signe de ralliement; or, ces signes sont les images des
animaux qu'ils vénèrent aujourd'hui et que les chefs portaient fixés à
la pointe de leurs piques, en vue de chaque rang de soldat. Le bon
ordre dû à ces enseignes contribuant beaucoup à la victoire, on se
figura que le salut venait d'elles; aussi établit-on la coutume de ne
tuer aucun des animaux représentés, et cette coutume se transforma
ensuite en culte » (Diod., I, 86). Ce texte, quoique bref,
explique presque complètement la raison d'être des enseignes : elles
avaient un but tactique, militaire, sur le champ de bataille, où elles
servaient de point de ralliement aux différentes unités. Au delà de cet
aspect strictement militaire, elles avaient une fonction religieuse :
la divinité tutélaire fixée sur une hampe au dessus de la mêlée devait
guider les soldats vers la victoire.
Un exemple explicite permet de se figurer quelle était l'importance
tactique des enseignes. Suétone, rapporte dans sa vie de Jules César,
que « souvent, à lui seul, il rétablit ses lignes qui
pliaient en se jetant au devant des fuyards, en les arrêtant un à un,
en les saisissant à la gorge pour les tourner vers l'ennemi, et cela
maintes fois au milieu d'une panique si forte qu'un porte-aigle, ainsi
arrêté, dirigea contre lui la pointe de son enseigne, et qu'un autre,
pour lui échapper, la laissa entre ses mains » (Suét.,
Caes., LXII). En cas de déroute, César tente à toute force de remettre
les porte-enseignes dans le droit chemin, car c'est vers eux que les
regards de la troupe sont tournés. Dans la bataille, les enseignes
militaires jouent un rôle tactique visuel équivalent au rôle sonore
tenu par les cornicines (trompettes). Les
enseignes sont donc équipées pour être opérationnelles pendant la
campagne. La hampe des étendards est munie d'une forte pointe
métallique (la « cuspis »), qui sert à les planter dans le sol.
Certaines hampes portent même un cran d'arrêt, qui permet d'éviter de
ficher l'enseigne trop fortement en terre, et une poignée, pour
l'arracher plus facilement.
1. Denier
d'Auguste (27 av JC, 14 ap. JC), frappé entre 19 et 15 av. JC. Avers :
CAESAR AVGVSTVS, tête d'Auguste tournée à droite. Revers : SIGNIS
/RECEPTIS. Un bouclier rond portant l'inscription CL V flanqué des
lettres SP / QR. A gauche, aigle légionnaire. A droite, un étendard.
Sur l'enseigne de gauche, on peut voir la poignée destinée à arracher
l'enseigne plus facilement. (Photo J. Elsen - Numismate)

2. Antoninien de CLAUDE II le
Gothique (268-270 ap. JC). Avers : IMP CLAVDIVS P F AVG B. Buste drapé
de Claude tourné droite. Revers : FIDES MILIT/ S. Allégorie de la
fidélité tenant deux enseignes, sur lesquelles on distingue nettement
les cuspis, sorte de cran-d'arrêt. (Photo J. Elsen - Numismate)
Les enseignes et
porte-enseignes ont joué un rôle tellement important dans l'armée
romaine qu'une grande partie du vocabulaire de commandement les intègre
directement : « A l'attaque ! » se dit « Signa inferre ! »;
le passage des troupes en revue est appelé « la chevauchée devant les
enseignes » (Ante signa equitare), tandis que «
lever le camp » se dit « Signa movere »,
c'est-à-dire déplacer ou bouger les enseignes. Ce ne sont que quelques
exemples.
De multiples textes
illustrent le caractère divin qui était attribué aux enseignes. Sous le
règne de l'empereur Claude (41-54 ap. JC), les troupes Dalmates, sous
la conduite du légat Furius Camilius Scribonianus, fomentent une guerre
civile. Mais, rapporte Suétone, « les légions infidèles à
leur serment furent [...] ramenées au repentir
par une crainte superstitieuse, parce que, au moment où elles reçurent
l'ordre de marcher vers leur nouveau général, par suite d'un hasard
providentiel, il fut impossible de parer l'une des aigles ni d'arracher
et de mouvoir les enseignes ». Plutarque, lui aussi, croit
à la divinité des enseignes. Il pense que les dieux se manifestent à
travers elles sous forme de prodiges. Peu de temps avant la guerre
entre Sylla et Marius, le bois des enseignes s'enflamme (Plut., Syll.,
VII) : c'est, selon lui, un message des dieux, qui annonce les dégâts
de la guerre civile à venir. Tacite n'est pas en reste. Il écrit qu'en
54 ap. JC tout le monde comprend par divers prodiges qu'un changement
pour le pire est annoncé. Parmi ces prodiges, « des
enseignes et des tentes de soldats furent brûlées par la foudre »
(Tac., Ann., XII, LXIV, I).
Les enseignes,
auxquelles étaient attachées de telles croyances religieuses étaient
l'objet d'un culte partagé jusqu'à la tête de l'Etat. L'Apologiste
chrétien Tertullien déclare au début du III° s. ap. JC que dans la
religion romaine, le culte des enseignes était pratiqué dans tous les
camps militaires, et que ce culte l'emportait sur tous les autres
(Tert., Apol., III, 6, 2). Perdre des enseignes était un véritable
traumatisme religieux, qui pouvait se muer en problème politique. Ainsi
Auguste s'est-il attaché à récupérer les enseignes perdues par Antoine
et par Crassus chez les Parthes. Les enseignes restituées par le Parthe
Phraatès sont déposées dans le Temple de Mars « Ultor », c'est-à-dire
de Mars Vengeur, consacré spécialement à cet effet.

3. Denier
d'Auguste (27 av JC, 14 ap. JC). Avers : CAESAR AVGVSTO, Tête nue d'Auguste
tournée à droite. Revers : MAR VLT. Temple de Mars Ultor (« vengeur »).
A l'intérieur se trouvent les enseignes militaires romaines restituées
par les Parthes (Photo Classical Numismatic Group)
Des émissions de monnaies commémorent le retour des
enseignes.
4. Denier
frappé en 19 av. JC par le monnayeur M. Durmius, pour célébrer la
restitution des enseignes perdues par Crassus. Au revers un Parthe
agenouillé présente un étendard. (Photo Classical Numismatic Group)
5. Dupondius de Germanicus
(15 av. JC-19 ap. JC). Avers : Germanicus dans un quadrige triomphal.
Au dessus : GERMANICVS CAESAR. Revers : SIGNIS - RECEPT/ DEVICTIS -
GERM/ S-C. Germanicus avançant à gauche, en habit militaire, la main
droite levée, tenant un sceptre surmonté d'un aigle. Cette monnaie
commémore la récupération des enseignes perdues par Varus lors du
désastre de Teutobourg. (Photo J. Elsen - Numismate)
Plus tard, en 15 ap. JC,
Germanicus, parvient à récupérer les enseignes des trois légions
perdues par Varus lors du désastre de la forêt de Teutobourg
(Germanie), en 9 ap. JC. « A la fin de l'année
(16 ap. JC) , rapporte Tacite, sont dédiés un arc près du
temple de Saturne « pour le retour des enseignes perdues avec Varus,
reprises sous le commandement de Germanicus et les Auspices de Tibère
», puis un temple de Fors Fortuna, près du Tibre [...] »
(Tac., Ann., XLI, I).
L'importance militaire
et religieuse des enseignes étant posée, on peut essayer de les décrire
plus en détail, et autant que possible d'expliquer la signification des
divers éléments dont elles étaient composées. Pour ce faire, nous
disposons à la fois de vestiges, assez peu nombreux, des enseignes
elles-mêmes, ainsi que d'une riche iconographie monumentale et
numismatique; les textes qui évoquent les enseignes sont également très
riches. Les auteurs antiques ont pensé que les plus anciens étendards
militaires romains furent une poignée de paille ou de foin fixée au
sommet d'une pique : « Ces enseignes étaient faites de foin,
mais on accordait au foin tout le respect que tu vois attribué à tes
aigles », déclare Ovide à Auguste dans son ouvrage « Les
Fastes » , écrit vers le début du I°
siècle ap. JC . Il rajoute « qu'une longue perche portait
ces bottes (maniplos) pendues à son sommet », et qu'en
conséquence, on appelait le soldat « maniplaris »
(Ov., Fast., III, 115). Plutarque, de même,
raconte au début du II° siècle après J.C. un épisode des origines
mythologiques de Rome, l'attaque menée par Romulus
contre Amulius qui tenait Rémus
prisonnier : « Romulus
amenait de son côté un grand corps de troupes divisé en compagnies de
cent hommes, dont chacune était conduite par un capitaine qui tenait en
l'air au haut d'une pique une brassée d'herbe et de brindilles. Les
Latins appellent ces enseignes manipules » (Plut. Romulus,
8, 7). L'explication de cette croyance dans les « enseignes de paille »
se trouve peut-être dans le rapprochement qu'opéraient les Anciens
entre la « manipule », c'est-à-dire la formation militaire, et la «
manipule » en tant que « brassée d'herbe ». Pour sa part,
l'étymologiste Varron rapproche « manipulus » de « manus », la main
(Varr. L.L. V,8; VI,85). Quelle que soit la réalité de ces croyances et
de ces étymologies antiques, l'une des enseignes romaines les plus
originales est constituée d'une main de bronze, fixée sur la hampe.
Cette enseigne « manipulaire » apparaît sur de nombreux monuments et
monnaies

6. Sesterce de Gordien III (238-244
ap. JC) Avers : Buste lauré drapé et cuirassé. Revers : Allégorie de la
Fidélité tenant une enseigne manipulaire. (Photo Classical Numismatic
Group)
7. Sesterce de Philippe Ier (244-249
ap. JC). Avers : IMP M IVL PHILIPPVS AVG Buste lauré, drapé, cuirassé à
droite. Revers : FIDES EXERCITVS/S-C. Parmi les 4 étendards qui
représentés au revers, le second est une enseigne manipulaire. (Photo
J. Elsen - Numismate)
Le fameux encyclopédiste
Pline l'Ancien raconte dans son Histoire Naturelle,
écrite au I° s. ap. JC qu'avant l'époque de Marius (157-86 av. JC), les
troupes marchaient au combat sous cinq enseignes différentes qui
portaient les figures d'animaux suivantes : l'aigle, le loup, le
minotaure, le cheval et le sanglier (Pline, Hist. Nat.,
X, 5). Marius aurait opéré une simplification drastique en ne
conservant qu'un seul animal, l'aigle (latin « aquila
») qui devient l'emblème principal des légions. L'histoire des emblèmes
selon Pline est donc assez proche des faits rapportés par Diodore de
Sicile : dans les temps anciens, les romains auraient marché au combat
sous les enseignes animales qui représentaient leurs divinités
tutélaires primitives. Les plus anciennes images d'enseignes militaires
sont conformes aux dires de Pline. Le revers d'une monnaie émise en 82
avant JC par Valérius Flaccus montre trois enseignes militaires;

8. Denier de Valerius Flaccus, frappé
en 82 av. JC. Avers : Buste de la Victoire à droite. Derrière, B. R/
C.VAL.FLA/ IMPERAT/ EX.-S.C Aigle légionnaire entre deux enseignes de
cohortes. (Photo J. Elsen - Numismate)
la plus importante
d'entre elles figure effectivement l'aigle posé sur une pique, les
ailes déployées. De part et d'autre se trouvent deux enseignes de
cohortes. Sur l'une, on lit H (hastati), sur
l'autre P (principes). Ces deux mentions font
référence à l'organisation tactique de l'armée, les hastati
étant les soldats munis d'un javelot, le terme principes
(les premiers) évoquant l'ordre dans lequel ce corps de troupe devait
intervenir. Ces enseignes, cependant, ne sont pas purement militaires :
chacune porte divers symboles, globes, croissants, pendeloques, qui
vont au delà de la simple indication militaire.
L'aigle est
incontestablement l'animal dominant sur les enseignes militaires
romaines. Il est le symbole du dieu des dieux, Jupiter. On le
représente avec les ailes déployées, posé sur un foudre, autre attribut
typiquement jupitérien (que l'on retrouve également sur les boucliers
des légionnaires). Rien ne symbolise mieux la légion toute entière que
l'aigle, comme on peut le constater par quelques textes très précis à
cet égard. La perte de l'aigle est un déshonneur suprême pour les
soldats. Dans la Guerre des Gaules, César
rapporte que lors du débarquement en Bretagne, ses soldats hésitaient à
sauter à la mer pour aller attaquer l'ennemi. Le porte-aigle («
Aquilifer ») de la dixième légion aurait alors déclaré : « Compagnons,
sautez à la mer si vous ne voulez pas livrer votre aigle à l'ennemi
». César poursuit : « Alors les nôtres, s'exhortant entre
eux à ne point souffrir un tel déshonneur, sautèrent, tous comme un
seul homme, hors du vaisseau; ceux des navires voisins, témoins de leur
audace, les suivirent et marchèrent à l'ennemi » (César, Bell.
Gall., IV, 25). Sous le règne de Tibère
(14-37 ap. JC), Muniatius Plancus, ancien Consul, est envoyé sur la
frontière du Rhin où deux légions s'étaient révoltées. Celles-ci,
inquiètes et gagnées par le sentiment de leur faute, pénètrent de force
dans la demeure de Germanicus, leur général, et exigent qu'on leur
remette les enseignes. Peu de temps après, les soldats s'en prennent à
Plancus, qui se réfugie dans le camp de la Ière légion. « Là,
rapporte Tacite, embrassant les enseignes et l'aigle, il se
mettait sous la protection de leur caractère sacré » (Tac.,
Ann., I, 39). Il faut cependant toute l'autorité
du porte-aigle (Aquilifer) Calpurnius pour empêcher les soldats de
souiller les autels des dieux du sang d'un envoyé du peuple romain. Le
perte de l'aigle, en principe, se traduit par la dissolution de la
légion : c'est le cas des XVIIème, XVIIIème et XIXème légions perdues
lors du désastre de Varus, évoqué ci-dessus. Mais, on ne dissout point
la XXI Rapax, qui a pourtant perdu son Aigle lors
de la bataille de Bédriac (Tac., Hist, II, 43). Enfin, on peut noter
que sous l'Empire, les enseignes étaient présentes dans toutes les
cérémonies militaires, et que la présence de l'Aigle, entourée des
enseignes de cohortes, symbolisait l'ensemble de l'armée impériale.

9. Sesterce de Commode (177-192 ap.
JC) Avers : M COMMODVS ANT P FELIX AVG BRIT. Tête laurée trounée à
droite. Revers : PM TR P XI IMP VIII COS V PP / S-C / FID EXERCIT.
L'empereur en habit militaire debout à gauche sur une estrade, harangue
trois porte-enseignes, qui symbolisent l'armée. (Photo J. Elsen -
Numismate)
Quoi que dominant,
l'aigle n'est pas l'unique animal qui ait été représenté sur les
étendards après la réforme de Marius. Sous l'Empire, outre l'aigle
jupitérien, chaque légion était dotée de son propre emblème. Il pouvait
s'agir soit, la plupart du temps, d'un animal, soit d'un héros ( Hercule par exemple), soit d'une
divinité (Minerve, la Victoire, Neptune...). Parmi ces animaux, on
trouve le taureau, le sanglier, le bélier ou encore la cigogne et le
lion.

10. Antoninien
de Gallien (253-268 ap. JC). Avers : GALLIENVS AVG, bust radié et
cuirassé tourné à droite. Revers : LEG III ITAL VI P VI F, cigogne
marchant à droite. La cigogne était l'emblème de la 3° légion Italica,
dont il est question dans légende du revers. (Photo Classical
Numismatic Group)
On trouve également des
chimères, tels que Pégase, le cheval ailé, ou le Capricorne.
L'explication du choix de ces animaux est multiple. Certains ont un
rapport direct avec les signes du zodiaque et les croyances
personnelles des Empereurs. Ainsi, comme le rapporte Suétone, « Auguste
eut une si grande confiance dans ses destinées qu'il fit publier son
horoscope et frapper des pièces d'argent portant le signe du Capricorne
» (Suét., Aug., 94). Ledit Auguste, lorsqu'il décide de
réorganiser l'armée, choisit logiquement le Capricorne comme insigne de
certaines légions. Un autre exemple intéressant est fourni par
Domitien, empereur de 81 à 96 ap. JC, qui vouait un culte particulier à
la déesse Minerve. Domitien crée une nouvelle légion, et il lui donne
comme insigne particulier une tête de bélier, car dans le mois auquel
préside Minerve, le soleil est dans le signe du Bélier.
Les enseignes révèlent
d'autres signes du culte des astres; sur certaines d'entre elles la
juxtaposition d'un globe et d'un croissant, paraîssent symboliser le
soleil et la lune. Il est possible que l'astrolâtrie et la zoolâtrie
aient trouvé un terrain particulièrement favorable chez les
légionnaires de recrutement local du Rhin et du Danube. Dans un cas au
moins, l'armée romaine semble avoir adopté une enseigne d'inspiration
barbare, le dragon. Celui-ci était utilisé par les peuplades scythiques
ou parthiques. Un dragon est représenté comme enseigne sur la colonne
trajane, à Rome, qui évoque la guerre de conquête de Dacie (actuelle
Roumanie), au début du II° siècle après JC. Le dragon s'impose comme
enseigne dans l'armée romaine en 175 ap. JC, lors des guerres contre
les Jazygues. Dans la deuxième moitié du IV° s. ap. JC, le dragon a
triomphé comme enseigne militaire, et l'historien Ammien Marcellin
décrit ainsi ceux qui ornent le défilé des troupes de l'empereur
Constance en visite à Rome : « ...tout autour on voyait
flotter les dragons attachés à des hampes incrustées de pierreries, et
dont la pourpre, gonflée par l'air qui s'engouffrait dans leurs gueules
béantes, rendait un bruit assez semblable aux sifflements de colère du
monstre, tandis que leurs longues queues se déroulaient au gré du vent »
(Ammien Marcellin, XVI, 10). Ce dragon romain, par sa forme, rappelle
les dragons chinois.
Les animaux sont
importants, certes, mais ils sont loin de constituer la totalité des
symboles qui figurent sur les enseignes. Sur les hampes des enseignes
manipulaires sont attachées des phalères. Ce sont des plaques de métal
argenté dont certaines portent le portrait de l'empereur en leur
centre. Le nombre de phalères varie entre 2 et 6 sur chaque enseigne.
Ces plaques de métal, à l'origine, sont des décorations militaires
individuelles, ce qui les classe parmi les « dona militaria
». Ces gratifications pouvaient aussi être collectives, aussi
trouve-t-on sur certaines enseignes des couronnes de laurier ou de
chêne, des couronnes murales (commémoration du siège d'une ville) ou
rostrales (en souvenir d'une bataille navale). Sous la République, ce
sont des torques que l'on remettait aux corps de troupe et aux soldats
comme signe de gratification. Les troupes ainsi remerciées étaient
qualifiées de « torquatae ».

11. Denier dit « légionnaire » de Marc
Antoine, frappé en 32-31 av. J.-C. Avers : ANT AVG III VIR R P C Galère
à droite. Revers : LEG X Aigle légionnaire entre deux étendards. Le
torque suspendu autour du cou de l'Aigle indique que la Xème légion a
reçu une récompense militaire. (Photo Classical Numismatic Group)
En somme, on accrochait sur les enseignes toute la gamme des
décorations militaires possibles.
Il faut pour finir
évoquer le « vexillum », qui est un petit « vellum », c'est-à-dire une
pièce d'étoffe. Le vexillum, c'est un drapeau. Les auteurs antiques
affirment qu'aux origines de Rome, un vexillum rouge était hissé pour
appeler aux armes les fantassins, tandis que les cavaliers devaient se
réunir sous une bannière bleue (Serv., Aen. VIII, 1). On peut observer
un vexillum sur une monnaie émise pendant la période de la République,
en 51 av. JC, par C. Coelius Caldus; un autre vexillum est accroché sur
les enseignes restituées par les Parthes à Auguste.

12. Denier de Coelius Caldus, frappé en
51 av. JC. Derrière la tête à l'avers, figure un vexillum qui porte
l'inscription HIS(pania) en commémoration d'une campagne militaire en
Espagne. (Photo Classical Numismatic Group)
Sous l'Empire le
vexillum est l'enseigne caractéristique de la cavalerie, sans que cette
particularité soit exclusive. Les enseignes de la légion sont parfois
constituées d'un vexillum sur lequel est inscrit le nom du corps de
troupe ainsi que le symbole de la légion en question. Là encore
cependant, rien n'est systématique, puisque le nom du corps de troupe
pouvait aussi bien être inscrit sur une « tabula
» en bois quadrangulaire attachée à la hampe, quand il n'était pas
remplacé par un médaillon. Le vexillum est une étoffe carrée, attachée
à l'enseigne par une traverse perpendiculaire sur laquelle pendent des
bandelettes pourpres terminées par des feuilles de lierre en argent, le
lierre étant une plante de bon augure. Le vexillum connaît une
évolution originale : sur certaines enseignes, le drapeau de tissu
disparaît, et on ne conserve que les pendeloques. Cette évolution est
nettement visible sur les monnaies du III° siècle ap. JC.

13. Follis de
Maxence (306-312 ap. JC). Avers : IMP C MAXENTIVS PF AVG Tête l. à
droite. Revers : FIDES MI-L-I-TVM AVG N/ MOSTS Fides debout à gauche,
tenant un étendard dans chaque main. (Photo J. Elsen - Numismate)
La conversion de
Constantin au Christianisme au début du IV° siècle, bouleverse de fond
en comble les symboles représentés sur les enseignes militaires. Dès
l'instant où l'empereur devient chrétien, il n'est plus question de
représenter l'aigle de jupiter sur les étendards impériaux. Constantin
choisit de faire représenter le Chrisme, le symbole de Jésus Christ sur
les enseignes. Ses successeurs font de même.

14. Bronze de
Jovien (363-364 ap. JC). Sur le revers de cette monnaie, on peut voir
l'Empereur debout de face, tenant le labarum d'une main et une victoire
de l'autre. (Photo Classical Numismatic Group)
Ce vexillum christianisé
porte le nom de labarum. Valentinien III, pour
sa part, se présente avec une nouvelle enseigne, la croix appelée à
connaître un succès aussi durable que l'aigle de Jupiter.

15. Solidus de Valentinien III
(425-455 ap. JC). Au revers, l'empereur est représenté debout de face,
appuyé sur une longue croix, le pied posé sur une tête. (Photo
Classical Numismatic Group)
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